Et si réussir sa vie ne voulait plus dire réussir
Carrière

Et si réussir sa vie ne voulait plus dire « réussir » ?

Carrière, argent, statut : et si nous avions réduit la réussite à ce qui se voit ? Travail, famille, liberté, relations, passions… La psychologie montre qu’une vie épanouie peut prendre des formes très différentes. Et si la véritable réussite consistait d’abord à définir ses propres critères ?

Par Inès m.

Pendant longtemps, la réussite s’est racontée avec des signes facilement reconnaissables : un métier valorisant, un salaire confortable, une promotion, un appartement plus grand, des voyages, un statut social. Une trajectoire ascendante que l’on pourrait presque mesurer.

Mais que se passe-t-il lorsque cette définition ne nous ressemble pas ? Lorsque l’on ne rêve ni de diriger une entreprise, ni de travailler davantage, ni même de faire de sa carrière le centre de son existence ?

Car la réussite n’est pas universelle. Et surtout, réussir sa vie ne signifie pas nécessairement réussir professionnellement.

Pourquoi on associe autant réussite et carrière ?

À la question « Qu’est-ce qu’elle fait dans la vie ? », nous répondons généralement par un métier. Comme si notre profession constituait naturellement le résumé de notre identité.

Cette association entre accomplissement et performance professionnelle peut devenir particulièrement pesante à une époque où les trajectoires individuelles sont constamment exposées : promotions annoncées sur LinkedIn, créations d'entreprises, reconversions spectaculaires, appartements, voyages ou réussites financières exhibés sur les réseaux sociaux.

À force de regarder les marqueurs visibles de la réussite des autres, on peut finir par oublier une question beaucoup plus intime : qu’est-ce qui, moi, me donne réellement le sentiment d’avoir une vie réussie ?

La psychologie apporte justement une réponse plus complexe que le simple statut social.

La théorie de l’autodétermination, développée notamment par les chercheurs Edward Deci et Richard Ryan, identifie trois besoins psychologiques fondamentaux : l’autonomie, le sentiment de compétence et la qualité des relations avec les autres. Leur satisfaction est associée à davantage de bien-être. Autrement dit, notre épanouissement dépend aussi du sentiment de pouvoir choisir notre vie, de progresser et de créer des liens significatifs.

Aucun de ces trois besoins n'impose d'avoir le poste le plus prestigieux de son entourage.

Le salaire et le statut ne suffisent pas à rendre heureux

La professeure de psychologie Laurie Santos s'est précisément intéressée à l'écart entre ce que nous imaginons capable de nous rendre heureux et ce qui contribue réellement à notre bien-être.

Son cours Psychology and the Good Life est devenu le cours le plus populaire de l'histoire de Yale. Ses enseignements s'appuient notamment sur les recherches montrant que nous surestimons parfois l'effet que peuvent avoir sur notre bonheur les hauts revenus, les bonnes notes ou les possessions matérielles. À l'inverse, les relations sociales, la gratitude, l'activité physique, le sommeil ou encore les comportements tournés vers les autres jouent un rôle important dans le bien-être.

Cela ne signifie évidemment pas que l'argent ne compte pas. La sécurité financière permet de se loger, de se nourrir, de se soigner, de faire face aux imprévus et, dans une certaine mesure, d'être libre.

Mais avoir davantage et se sentir davantage accomplie sont deux choses différentes.

On peut obtenir une promotion et être malheureuse. Gagner moins et disposer de davantage de temps. Adorer son métier et vouloir y consacrer une grande partie de sa vie. Ou, au contraire, considérer son travail comme une source de revenus parfaitement satisfaisante et trouver ailleurs ce qui donne du sens à son existence.

Aucune de ces trajectoires n'est intrinsèquement supérieure aux autres.

Certaines femmes s'accomplissent dans leur carrière. D'autres, ailleurs.

Pour certaines femmes, le travail constitue effectivement une immense source d'épanouissement.

Créer une entreprise, exercer un métier artistique, devenir médecin, chercheuse, artisan, avocate ou développer un projet personnel peut procurer précisément ce sentiment d'autonomie et de compétence identifié par les psychologues.

Mais pour d'autres, l'équilibre se trouve ailleurs.

Élever ses enfants. Construire une relation amoureuse solide. Voyager. S'occuper de ses proches. Faire du bénévolat. Pratiquer un sport ou une activité artistique. Cultiver des amitiés profondes. Avoir suffisamment de temps pour soi. Vivre dans une ville que l'on aime. Ou tout simplement mener une existence calme.

Ces accomplissements produisent rarement une ligne supplémentaire sur un CV. Pourtant, ils peuvent être au cœur d'une vie profondément satisfaisante.

Plusieurs femmes dirigeantes interrogées par Forbes sur leur propre définition du succès formulaient d'ailleurs des réponses très différentes. Certaines parlaient d'accomplissement professionnel, d'autres de santé, de famille, de contribution aux autres ou de capacité à être fières de ce qu'elles avaient construit. Une dirigeante expliquait notamment ne plus définir sa réussite uniquement à travers sa carrière, mais comme quelque chose de multidimensionnel intégrant vie personnelle, professionnelle, familiale et engagement envers les autres.

Le point commun n'est donc pas ce qu'elles ont réussi, mais le fait d'avoir progressivement déterminé ce qui comptait pour elles.

Et si le luxe ultime était de pouvoir choisir ?

C'est peut-être là que se situe une définition plus contemporaine de la réussite : avoir suffisamment de liberté pour organiser sa vie en fonction de ses propres priorités.

Pour une femme, cela peut signifier vouloir devenir dirigeante d'un grand groupe. Pour une autre, travailler quatre jours par semaine. Pour une troisième, créer son entreprise. Pour une autre encore, avoir un emploi sans ambition particulière parce qu'elle réserve son énergie à sa famille, à ses voyages ou à une passion.

Le problème commence lorsque nous adoptons la définition de quelqu'un d'autre.

Une femme extrêmement ambitieuse professionnellement n'est pas nécessairement prisonnière du travail. Une femme qui ne souhaite pas faire carrière ne manque pas nécessairement d'ambition. L'ambition peut simplement changer d'objet.

On peut être ambitieuse pour sa carrière, mais également pour sa liberté, son couple, sa créativité, son équilibre ou la qualité de son quotidien.

5 questions pour définir sa propre réussite

Plutôt que de se demander si l'on a « suffisamment réussi », il peut être plus intéressant de déplacer légèrement la question.

Qu'est-ce que je voudrais conserver si personne ne pouvait le voir ?
Si votre salaire, votre poste, vos voyages ou votre appartement ne pouvaient jamais être montrés à personne, lesquels conserveriez-vous malgré tout ?

Qu'est-ce qui me donne réellement de l'énergie ?
Certaines réussites impressionnent les autres tout en nous épuisant. D'autres paraissent insignifiantes extérieurement et nous rendent profondément heureuses.

Quelle place ai-je envie de donner au travail ?
Il n'existe aucune obligation à faire de sa profession une vocation. Mais il n'existe pas davantage de raison de culpabiliser lorsque son travail constitue une passion.

Qu'est-ce que je considère comme une vie riche ?
De l'argent ? Du temps ? Des relations fortes ? De la liberté ? De la création ? Une famille ? Des expériences ? Probablement plusieurs de ces éléments, dans des proportions qui vous appartiennent.

Ma définition de la réussite est-elle encore la mienne ?
La réponse peut évoluer. Ce qui représentait la réussite à 25 ans peut ne plus avoir beaucoup d'importance dix ou vingt ans plus tard.

Réussir, finalement, c'est peut-être pouvoir décider

Nous avons appris à reconnaître facilement la réussite lorsqu'elle est visible. Nous sommes beaucoup moins entraînées à reconnaître celle qui ne produit ni titre professionnel, ni chiffre, ni photo spectaculaire.

Pourtant, une vie réussie peut aussi ressembler à un mercredi après-midi libre, à une relation apaisée, à un métier que l'on aime, à une entreprise florissante, à des enfants que l'on voit grandir, à une indépendance financière, à une passion à laquelle on peut enfin consacrer du temps.

Ou à plusieurs de ces choses à la fois.

Il n'existe probablement pas une définition de la réussite féminine à remplacer par une autre. Ce serait simplement créer une nouvelle injonction.

La véritable liberté consiste peut-être ailleurs : cesser de demander à la société si notre vie est réussie et commencer à décider nous-mêmes des critères.